Éloge de la paresse

– Allons, pressez-vous !

– Je ne peux.

– Mais pourquoi donc ?

– Paresse.

– Comment ?

– Paresse, vous dis-je.

– Qu’est-ce donc que cette chose-là ?

– La paresse, mon ami, est ce qu’il y a de meilleur en ce bas monde.

– Le meilleur ?

– Oui.

– En ce monde ?

– C’est ce que j’ai dit.

– Mais enfin, nos rois ne nous répètent-ils pas que la meilleure des choses possibles est la fortune ?

– Ont-ils vraiment dit cela ?

– Nos livres ne nous content-ils pas que ce serait l’amour et la passion ?

– Amour triste et passion déchue.

– Et l’église ne nous dicte-t-elle pas que c’est notre foi ?

– Cessez ! L’église est corrompue ! Non, la paresse dépasse en tout point ces fariboles que vous me chantez là.

– Racontez-moi ce qu’est cette espèce dont vous me faites les louanges.

– La paresse, compagnon, est la plus belle des vertus. Si vous y succombez, prenez garde à ne pas vous y habituer. Elle arrive au moment le plus propice et vous attrape. Elle vous transforme, vous ensorcèle et ne fait que de votre peau, une enveloppe vide.

– Doit-on souffrir ? La douleur l’accompagne-t-elle ?

– Non, camarade, non, nulle douleur ne vient. Elle vous berce, lentement, tendrement. Vous, pendant ce temps, vous restez là sans rien faire, immobile.

– Mais si vous êtes pressé ?

– Rien ne va à son encontre, c’en est impossible. Vous êtes pressé ? Et bien tant pis. C’est un rendez-vous que nul ne peut rater.

– Et si c’est trop tard ?

– Impossible ! La paresse ne vous quitte que lorsqu’il ne reste qu’un temps.

– Cela n’est-il pas dangereux ?

– Non, car lorsqu’elle part, le génie la remplace. Toujours vous parviendrez à vous en sortir.

– Je ne crois pas en cette philosophie. Lorsque l’on est immobile, le regard vide, c’est qu’on est mort !

– Que vous semblez drôle !

– Je ne ris pas.

– Que vous êtes borné !

– Je ne changerai pas. Vous en parlez mais l’avez-vous déjà rencontrée ?

– Oh oui, j’ai déjà eu cette chance.

– Et bien racontez, si vous la connaissez.

– J’étais chez moi. Midi sonnait à ma porte, et mon ventre criait famine. J’étais là, couché sur mon lit, à regarder l’étendue de mon plafond, lorsqu’elle est rentrée. D’où ? Je ne sais pas. Par où ? Je ne sais pas non plus. Le seul compte qui m’importait était sa présence. Je n’entendais plus les cris de mon ventre. Je me sentais plonger dans mon matelas. Pourtant, je devais le faire, mais je ne pouvais pas. Qu’est-ce qui m’empêchait ? Rien. Rien à part ses bras qui me retenaient, qui m’emprisonnaient. J’étais impuissant, faible, mais c’était si difficile de lui désobéir. Je suis resté là allongé, en attendant ma réanimation, pourtant je voulais rester, comme si à mon réveil j’allais retrouver un monde froid et gris.

– Qu’est-ce qui vous a tiré de cet état ?

– La faim. Le soleil se couchait et comme à son habitude embrasait ma maison. Un orchestre jouait dans mon ventre, le long chant douloureux de l’estomac vide. Les cors et les trompettes sonnaient à plein poumon. C’est alors, au bout de quelques répétitions de cette même sonate qu’elle daignât enfin me quitter. Cependant, j’attends avec impatience son retour qui m’emmènera surement dans d’autres envolées lyriques.

– Cette description me laisse perplexe. Mais à part se sustenter de ressources vitales, qu’avez-vous donc à faire ?

– Travailler, écrire, lire, ranger, aider, laver, tant de choses accompagnées par tant d’efforts.

– Et tout cela, incomplet, inachevé, par un seul et même sujet ?

– Oui.

– J’entends !

– Quoi donc ?

– Ses pas qui s’approchent.

– Ne lui résistez pas !

– Non ! il ne faut en aucun cas que moi aussi elle ne me prenne.

– Quoi que vous fassiez, elle vous aura.

– Non ! Jamais ! Monsieur, je m’en vais. Adieu.

– Courrez, courez tant que vous le pouvez !

Février 2019

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