Gueule cassée

Et là, je me vis. Je découvris l’horrible et triste vérité qu’était mon visage. Mon visage si bien dessiné auparavant ne ressemblait plus à rien désormais. Qu’étais-je devenu ? je m’approche un peu plus de la fenêtre afin de discerner mieux le contour de ma nouvelle façade. Un chantier sans finition ; un homme qui effrayait dans le noir les petits enfants, cachés en dessous du lit ou dans un placard ; une bête de foire ; un lion majestueux ayant perdu son prestige. Voilà bien des définitions pour décrire ce que je suis devenu. La peur me tiraille le ventre. Comment vais-je m’en sortir ? Puis vient la honte : moi, me balader ainsi parmi des gens aussi normaux, quelle diffamation pour la race humaine ! Puis la colère me brûle : pourquoi n’avaient-ils rien dit, pourquoi avaient-ils caché mos reflets ? Le résultat de ces trois expressions donne un bien malheureux résultat : le désespoir. À quoi bon vivre si c’est pour se cacher, et si j’en finissais, qu’elles seraient les pertes ? Pui la fenêtre s’ouvre. Une femme, belle, grande, portant de grandes vitres à la place des yeux. Pendant quelques malheureux instants, j’espère que ceci n’est qu’un cauchemar et que mon apparence est celle de la libératrice de mon reflet. Mais non. À en juger par son expression d’horreur qui lui tord grossièrement les traits raffinés et fins de son visage normal, je suis toujours le même animal défiguré. Je m’en vais. À quoi sert de terroriser encore plus longtemps cette pauvre femme ? Je marche d’un bon pas. Rentrer vite et me cacher, voilà tout ce qui me reste à faire. Je ne vais pas travailler demain, ni même les jours suivants. Je dois rester chez moi jusqu’à ce que la mort s’en suive afin d’épargner mon horrible visage à la vue du monde. Je serai comme Quasimodo, né par la guerre et enfermé par ses cicatrices, ayant comme sainte prison un banal appartement. Rentrer ! je marche de plus en plus vite, il le faut. Je passe devant un parc où des enfants innocents jouent. Je me cache, il ne faut pas les effrayer. Des personnes me regardent. Non ! je me mets à courir afin d’échapper aux gens qui sont devenus des miradors et qui me regardent, me surveillent. Fermer les yeux sur mon passage, fuir à mon arrivée, je suis un monstre qui vous effraie. Mon immeuble. Vite, je monte les marches quatre à quatre jusqu’au deuxième étage. Le sentiment de honte me pousse, me tire, m’envole. La peur m’enfonce, me noie et la colère me brûle de plus en plus. Me cacher, il faut me cacher. Je rentre en trombe et me glisse dans un placard. Il fait noir, toutes les lumières sont éteintes. Je reste là et je pleure. Oui, je pleure, je laisse tomber des torrents de larmes. La tristesse est venue se joindre à la fête. Je reste là, je suis bien. Si on me cherche, je ne répondrai pas, si on me trouve, je mourrai. Ah ! maudite guerre !

février 2018

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2 réflexions au sujet de « Gueule cassée »

  1. Personnellement je trouve que ce texte combine et illustre deux points importants tant de l’histoire que de psyché humaine en général
    Tout d’abord l’on voit à quel point la guerre est terrible pour chaque personne l’ayant vécue qu’on y ai survécu en ayant perdu quelqu’un, qu’on y ai survécu en ayant été traumatisé ou qu’on y ai survécu en ayant été défiguré la guerre fait souffrir, de voir un homme qui étais jadis un « lion majestueux » sombrer ainsi dans la honte et la dépression/le désir de mourrir nous rappelle que peu importe comment la guerre nous fera souffrir et c’est bien pour ça que plus jamais il ne faudra causer de tels conflits, ne serait-ce que par empathie ce texte nous pousse à souhaiter la paix. Il faut apprendre de ses erreurs, l’histoire est truffée d’erreurs mais c’est parce qu’elle nous est parvenue que nous pourrons agir afin qu’elles ne se reproduisent pas.
    Mais bien que ce texte soit clairement rattaché à la première guerre mondiale certains (dont moi) trouveront peut-être autre chose en ce texte, en effet la honte de sa laideur le désir de mourrir pour ne pas imposer sa vue aux autres n’est-elle pas une forme de peur du regard des autres ? Part ce texte je vois l’horreur de la guerre mais également l’horreur du regard des autres et de leur avis qui fait pression sur bons nombres de personnes et en particulier les jeunes de nos jours, pour certains cela est du à du harcèlement pour d’autres une ou plusieurs incompréhensions et quiproquos.
    Mais comme dit plus haut l’important c’est d’accepter ses erreurs aussi je te remercie d’avoir écris ce texte car il nous rappelle pourquoi la paix se doit d’être maintenue (fait que j’avais perdu de vue il y a bien longtemps et que tu m’as fais retrouver) mais aussi que nos paroles et nos actes ont un impact sur le monde qui nos entoure, aussi infime sont-ils.

    Une fois encore merci pour ce texte, il m’à permis de me rappeler des choses importantes que j’avais oubliées.

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